Euchidios… 4 ans de patience !

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En 2015, j’avais choisi l’Euchidios Athlos, périple de 107.5 km à travers la Béotie, pour entrer dans le monde de l’ultramarathon. Un parcours historique, formidable de beauté, mais ô combien difficile, entre Platées et Delphes.

Ça m’a finalement pris 4 ans pour arriver sur mes deux pieds jusqu’à Delphes, et tourner définitivement une page sombre de ma vie de coureur, celle de mon seul abandon en course. On dit que l’ultra est une école de patience, ce n’est pas moi qui vais dire le contraire.

Cette année donc, je me présentais sur la ligne de départ avec un esprit totalement différent d’il y a 4 ans… Mon expérience des grandes distances a beau être très limitée, 3 courses à ce jour (2 fois 70km, et 104km à Thasos), elle est bien là, quelque peu rassurante. Et puis donc, je connais bien le parcours, en tout cas les 70 premiers kilomètres… Je sais aussi quelles sont les erreurs à éviter, je les ai toutes accumulées en 2015 ! 😉

Evidemment, deux éléments inquiétants m’empêchent d’être totalement serein : une blessure au pied gauche (inflammation du 2ème métatarse) a fondamentalement modifié ma préparation, initialement prévue sur trois mois ! Aucun kilomètre en CAP durant le 2ème mois, je ne fais que du vélo… et le troisième mois en réadaptation, mi-course, mi-vélo. Pas mal de volume grâce au vélo, mais rien à voir avec une préparation classique pour un ultra sur route.

Et puis, le 2ème point déstabilisant, c’est que mes douleurs au pied gauche n’ont pas disparu, je le sens bien sur les rares sorties de plus d’une heure et demie que je programme sur la fin.

Bref, en ce vendredi 10 mai, à Platées, les incertitudes sont légion, mais je mesure surtout la chance que j’ai de pouvoir m’aligner avec les autres sur la ligne de départ. Je ne connais que deux autres coureurs, Angelos, lui aussi de Rhodes, et Dimitris, de l’île de Kos. Sur le double Euchidios, qui a démarré le matin de Delphes pour un aller-retour (!!!) il y a aussi deux amis français qui participent, Angel et Sylvain, mais ils ont déjà entamé le retour quand j’arrive à Platées, vers 20h30. J’ai tout de même le plaisir de rencontrer Françoise et Florence, leurs suiveuses, qui m’ont très gentiment attendu pour me souhaiter une bonne course. Françoise, qui était déjà là en 2015, me fait promettre de ne pas lâcher cette fois ! Après avoir récupéré mon dossard, j’essaye de rentrer dans ma bulle, mais l’attente est bien longue jusqu’au départ. Je m’allonge un peu à l’écart, il fait un peu froid, et je commence à stresser un peu.

Minuit pile, c’est enfin le départ ! Mon plan de course est très simple : partir sur le rythme travaillé en préparation, 2km de course, 1′ de marche, et cela dès le départ. L’allure prévue, aux alentours de 6’40 au kilomètre, me fait me positionner dans les derniers coureurs, j’entends même pas loin derrière la voiture-balai… pas très confortable comme impression, mais je m’y attendais. Je sais aussi que sur l’Euchidios, les barrières horaires (à chaque point de ravitaillement) sont assez délicates pour un coureur lent comme moi, et que je serai sans doute un peu limite. Mais bon, en ce début de course, je profite à fond de tout ce qui m’entoure : j’adore courir de nuit, le temps est parfait, et la première partie de course, la plus facile, se déroule exactement comme je l’avais prévu. Je respecte le plan de course, je m’arrête rapidement à chaque CP pour grignoter (principalement du salé) et remplir ma flasque d’eau, et je suis pile dans les temps programmés.

Au CP3, je retrouve mon ami Angelos, qui m’annonce qu’il a de nouveau des problèmes au genou (il s’était blessé lors d’un marathon durant sa préparation)… Malheureusement, il sera contraint d’abandonner un peu plus tard. Pour mon autre ami, Dimitris, ça semble bien se passer : il court avec un de ses potes, à un rythme très régulier, et proche du mien… on est donc souvent en contact, je les double deux ou trois fois, et ils me repassent devant lors de mes pauses à la marche. Je vais les perdre de vue à partir du CP5.

En effet, c’est un peu le premier tournant de ma course à ce moment-là : alors que tout allait bien, je commence à avoir des maux de ventre, et suis contraint de m’arrêter dans une oliveraie, juste avant de rejoindre la grande route qui vient de Thèbes. On atteint les trois heures de course, et c’est aussi maintenant que ma douleur au pied gauche réapparaît… Mince, c’est quand même un peu tôt, il en reste du chemin jusque Delphes ! Mais bon, je m’en doutais, et j’avais prévu de devoir courir avec la douleur, quitte à devoir m’arrêter plusieurs semaines ensuite… C’est même le deal que j’avais passé avec mon médecin Michalis et mon kiné Vassilis, qui m’avaient remis sur pied en mars. Bref, les difficultés commencent, et le rythme s’en trouve passablement diminué.

A l’arrivée au CP7, je commence à avoir du retard par rapport à mes meilleures prévisions, mais je suis à un peu plus de 20′ avant la barrière horaire… ce sera mon écart maximum, ensuite, il va fondre petit à petit 😦 . Malgré l’heure tardive, les bénévoles sont là, comme sur tous les CP, souriants et disponibles, l’organisation est exceptionnelle sur l’Euchidios !

Thisvi, c’était sur mon plan de course la fin du premier tronçon de la course… la partie « facile ». Dès la sortie du village, on entame la longue montée vers la montagne des Muses. Pour marquer le coup, et pour la rassurer, j’appelle Christina, ça fait du bien d’entendre sa voix.

Le cadre est superbe, exactement tel que dans mes souvenirs : une (interminable) montée de 9km, avec des pourcentages frisant souvent les 10-15%, et plusieurs lacets… On voit donc dès le début l’ensemble de la montée, je distingue nettement les frontales des coureurs. Je m’amuse à deviner où sont les deux CP suivants, et puis tout en haut, sur les crêtes, il y a ces éoliennes clignotantes qui donnent un aspect féérique à l’ensemble. Quand on arrive au point de bascule, on se trouve évidemment tout près, elles nous dominent de toute leur taille (50m ?… peut-être plus) et le son du vent dans les pales des éoliennes est saisissant. J’éteins souvent ma frontale pendant cette montée, pour profiter au maximum des sensations liées à cette nuit magique…

A l’aube, alors que la route redevient plus facile, mes ennuis intestinaux me contraignent à un deuxième arrêt. Je reprends un rythme Cyrano, course et marche en alternance, et m’arrête même pour prendre en photo le petit village d’Agia Anna. C’est à cet endroit, au lever du jour, que j’avais commencé à sombrer en 2015… Aujourd’hui, malgré mes problèmes d’estomac et mes douleurs au pied, je sens que ça va beaucoup mieux. Un coureur me rejoint, et nous échangeons nos impressions sur la course. Avec Michalis, nous allons ainsi passer presque deux heures à nous soutenir mutuellement, avec un rythme presque identique. 2ème soupe à Agia Anna (c’est là qu’en 2015, j’avais rencontré Gilles, le roi de l’ultra-distance), la deuxième partie de la montée de l’Hélicon se fait en marchant, et en admirant le paysage.

L’avance par rapport aux barrières horaires a vraiment diminué, je suis maintenant à 10′ de la fermeture. Je ne m’attarde donc pas à Arvanitsa, surtout que mon ventre me fait souffrir… et m’oblige à m’arrêter à nouveau… grrr… Nous sommes sur un plateau aux paysages fantastiques : on commence à apercevoir la montagne du Parnasse, dont les sommets sont encore enneigés, quel plaisir de pouvoir en profiter cette année. Descente vers le village de Kyriaki, gros CP où il y a beaucoup de monde. J’apprends qu’une médecin est dans le café qui sert au ravito, je vais la voir pour lui parler de mes problèmes intestinaux, elle me donne un gel que je m’empresse d’avaler… On verra bien. A partir de ce point-là, en revanche, je n’oserai plus avaler grand-chose, c’est sans doute ce qui explique que j’ai eu tant de mal à finir.

Bref, je repars de Kyriaki sans trop tarder, et entame la longue descente vers Lakka… Mon rythme n’est pas bien rapide, mais j’ai évidemment en mémoire la grosse souffrance de 2015. Lakka, c’est mon premier objectif de la journée : c’est là, symboliquement, que j’ai prévu mon seul drop-bag, avec une tenue de rechange… c’est là aussi (puisque ma Garmin va bientôt s’éteindre) que je démarre ma deuxième montre, ma vieille Suunto, celle que j’avais dû stopper il y a quatre ans. J’arrive au CP17 à 9h10, soit 13 petites minutes avant mon temps de 2015… Ce n’est pas grand-chose, 13’… mais pour moi, c’est tout de même la satisfaction de pouvoir continuer, et un soulagement personnel, énorme… Pour fêter ça, j’appelle Christina, qui m’encourage et me transmet les messages qu’elle reçoit des uns et des autres. Merci à tous !!!

Ensuite, c’est comme une deuxième course qui démarre… Beaucoup de douleurs, à peu près partout, mais l’impression que rien ne m’arrêtera. Je dois faire une quatrième pause derrière quelques arbres avant le village de Stiri, ce sera heureusement la dernière, les douleurs au pied sont constantes, les jambes me rappellent qu’elles manquent cruellement d’entraînement, mais je suis sur une spirale positive : le fait d’avoir enfin laissé Lakka derrière moi, le parcours que je découvre et qui se révèle superbe, les bénévoles qui nous encouragent à chaque CP, les autres coureurs, avec qui j’échange un simple mot ou toute une discussion… Je sens que je parviendrai à relier Delphes, quoi qu’il arrive, même si je dois être hors délai. C’est ce que j’annonce à Christina, puisque je vois que mes temps sont de plus en plus limites : j’arrive au km 80, au CP de Distomo, avec juste 3′ minutes d’avance, et comme j’y reste quelques minutes, le calcul est vite fait… Ce sera d’ailleurs mon seul arrêt prolongé à un CP, mais j’en avais besoin, et l’ambiance est très sympa ici 🙂

Après Distomo, je vais surtout marcher… La route jusqu’à Arachova est splendide, mais qu’est-ce que ça monte ! Environ 13km jusqu’au tunnel avant Arachova, avec une pente régulière de 5-6%, je vais y passer 2h et demie… le rythme est donc bien lent. Un peu après le CP21, je rejoins deux coureurs arrêtés sur le bord de la route : l’un des deux est malade depuis quelque temps (vomissements), il ne se sent vraiment pas bien. La deuxième est une gréco-chinoise, qui s’est arrêtée pour l’aider. On se demande quoi faire pour avertir l’organisation, le CP précédent est tout de même assez loin derrière… heureusement, après quelques minutes, nous voyons arriver l’ambulance de la course, et nous laissons donc notre ami entre de bonnes mains. En repartant, nous discutons un peu avec Gong, elle ressent des crampes depuis quelques kilomètres… Je l’avais repérée déjà du côté d’Arvanitsa, elle avait un rythme très régulier… et finalement, nous arriverons à Delphes avec seulement 30″ d’écart… étonnant, non, sur des distances aussi grandes ?

Bref, après le tunnel, je recommence à courir, pour atteindre Arachova et démarrer la descente, presque sans m’arrêter au CP du village… Mais c’est en fait mon dernier sursaut, je ne vais pas tarder à abandonner toute idée de courir, pour me traîner jusqu’à l’arrivée : plus aucune force, je vois tous les autres coureurs me dépasser, même leurs encouragements ne suffisent pas à me redonner du rythme… Une belle rencontre tout de même, à la sortie d’Arachova : j’y dépasse Vassilis, un coureur du 215km, que je suis depuis quelques mois sur les réseaux sociaux. C’est notre première rencontre ‘en vrai’… la magie de ces courses-là !

Et puis voilà… au bout de cette longue descente, les douleurs s’estompent quand j’aperçois enfin le site de Delphes, exactement tel que je l’avais gravé dans ma mémoire d’adolescent en vacances : d’abord la Tholos de Marmaria, un peu en contre-bas, à gauche de la route, avec ses trois colonnes caractéristiques, et puis en face, majestueux, le site principal, le sanctuaire dédié à Apollon, sur le versant de la montagne qui domine le village… Enorme émotion, j’y suis, enfin, et cet instant, je le savoure intensément, après plus de 15h45 d’effort ! Peu importe mon temps qui est vraiment modeste (je serai même repêché par l’organisation – merci à Ritsa et Panagiotis – puisque je suis normalement hors délai).

J’oublie aussi toutes les incertitudes qui ont jalonné ma préparation, je ne pense plus à mon pied qui va me rappeller bien vite que sans doute il aurait été plus prudent de renoncer à courir… non, là, en accomplissant mes dernières foulées, je me libère, sans savoir exactement quel sentiment domine : le soulagement, le bonheur, la fierté, un peu de tout ça sans aucun doute… Je songe à tous mes amis qui m’ont soutenu pendant toute cette préparation, à ma dream team qui était à chaque instant dans mes pensées pendant cette odyssée, inépuisable source de motivation… Et je pense bien sûr, en découvrant la mer des oliviers, dans cette belle vallée aux pieds de Delphes, à mon frère Olivier, qui est absent depuis de si longues années, mais qui m’accompagne à chacune de mes foulées, sur la route et dans ma vie.

Le reste du week-end, je vais le passer sur un petit nuage. Retrouvailles avec Sylvain et Angel, deux coureurs que j’admire et que je n’avais pas vus depuis le spartathlon de 2015, où j’avais accompagné Jean-Philippe. Moments privilégiés avec toute la ‘french team’, durant lesquels je mesure à quel point je suis tout petit, tout neuf, dans ce monde étonnant de l’au-delà du marathon. Retour vers Rhodes avec mon ami Angelos… pour avoir été dans son cas il y a 4 ans, je sais combien ce doit être difficile pour lui qui a dû renoncer si tôt, mais je suis sûr qu’il saura rebondir, comme je l’ai fait avant lui.

Trois semaines après, mes souvenirs sont encore intacts, et je n’ai pas encore fait le tri dans mes pensées… Je vais prendre mon temps pour définir mes prochains objectifs, de toute façon je suis au repos forcé, pour une durée indéterminée. Place donc au vélo, une fois de plus !!!

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