Le tour de Thasos

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Dix jours ont passé depuis ma dernière course, le tour de l’île de Thasos… Quelques jours, indispensables pour remettre de l’ordre dans mon esprit, qui le long d’un riche week-end, a vécu toute une palette d’émotions contradictoires.

Tout avait commencé par une semaine de mise au vert à Liménas, la ville principale de l’île, histoire de reprendre le pouls de cette île, de remarcher dans les pas de mon enfance, et de m’imprégner de l’histoire du héros local, Théagène, qui a donné son nom à ce 100km.

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Le vendredi, veille du départ, on s’installe à Astris, au sud de l’île, et la pression, absente jusque là, fait brusquement son apparition. Lors de la récupération du dossard, je croise les autres coureurs, et contrairement à ce qui se passe dans les course locales rhodiennes, je ne connais personne. Un peu comme à Plataiès, deux ans plus tôt, je vois les autres se regrouper, manifestement habitués à ces grands rendez-vous… je dois être un des seuls à démarrer sur cette distance. Je fais tout de même connaissance avec quelques amis jusque là « virtuels », Kostas, un coureur chypriote, Iannis et Nikos, les organisateurs de la course, Nikos, un spartathlète… c’est toujours une belle émotion de mettre un visage sur un simple nom.

Repas proposé dans le très bel hôtel Aéolis, puis briefing avant course… je ne m’attarde pas et rentre me préparer pour le lendemain : il est temps de rentrer dans ma bulle, pour éviter de gamberger davantage.

Samedi, après une bonne nuit, réveil à 5h, à deux heures du départ : rituel bien réglé, petit-déj, douche, et café ! Je rejoins la zone de départ à 6h40, pour déposer mon sac pour le km67 et retrouver les autres coureurs. On est 33 sur le 100 kilomètres, plus 25 sur le 50 km, pas de bousculade donc. Je fais connaissance avec Pola, une autre chypriote, ils sont 4 à avoir fait le déplacement jusqu’à Thasos, et me rassure en plaisantant avec mon équipe de soutien, venue en force sur la ligne de départ.

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7h pile, le départ est donné, et là, je suis déjà très concentré : je me remémore toutes les erreurs que j’avais accumulées sur la route de Delphes, et je me promets de les éviter une à une. La première, c’est le rythme du départ : je sais qu’il y a du beau monde sur la course, et en effet, ça part très vite ! Dès les premiers hectomètres, je me cale donc en fin de course, et adopte un rythme très prudent. Les pulsations sont malgré tout un peu hautes, mais je ne m’en fais pas trop, le stress du départ et cette petite première montée ont vite effacé mon objectif de rester sous les 135 😉

J’ai prévu de gérer la course en 5 étapes, 5 semi-marathons, j’ai sur cette première partie trois points de ravitaillement programmés. Le parcours est superbe, même si les traces des incendies de l’automne sont un peu déprimantes. Jusqu’au monastère, 1er point de ravitaillement (km6.8-48′), on a deux belles côtes dans lesquelles je m’oblige à marcher, comme prévu. Je suis pile dans mes prévisions au monastère, et c’est juste après le ravitaillement que je me fais dépasser par un coureur du 100km… je ne le sais pas encore, mais je suis alors en dernière position, il doit juste y avoir deux-trois coureurs du 50km derrière. Dès lors, je vais devoir courir en solitaire, pour à peu près… 96 bornes !!! Une sacrée virée en perspective, mais je vous assure, le cadre est exceptionnel !

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A Aliki, 2ème check-point (km11.8-1h21), je recharge ma gourde en boisson isotonique, grignotant au passage des biscuits salés… Ce sera à peu près le même rituel jusqu’à Kallirachi, ma gourde me permettant de tenir entre 2 ou 3 CP. A Aliki, le profil de la course, plus plat, me permet d’adopter le rythme Cyrano travaillé à l’entraînement (9′ de course / 1′ de marche). Je suis finalement assez rassuré, la petite douleur que je ressentais à la cheville droite sur les 10 premiers kilomètres, s’est estompée. Tout va bien, j’essaye de profiter au maximum de la course. Juste avant le troisième CP (Skalia, km 18.5-2h07), je croise le premier coureur du 50km, très impressionnant… Je vais croiser ainsi tou(te)s les concurrent(e)s du 50, jusque Kinira, point de demi-tour pour eux(elles) ! Mais auparavant, j’aborde la fin de mon premier semi, sur une partie du parcours que j’adore, en contre-haut de la plage de mon enfance, Paradise Beach… Il y a trente-cinq ans, on l’appelait tout simplement la plage de Kinira, et elle était totalement déserte. Quelques constructions ont poussé depuis, mais les souvenirs affluent rapidement à la surface, et l’émotion est bien là. 1er semi bouclé en 2h23 !

Je traverse donc le petit hameau de Kinira, en m’arrêtant au CP4 (km 23.5-2h40) pour recharger mon bidon. Juste après, petit virage à droite, et on aborde une longue montée régulière de 3.5km… précédant la descente toute aussi régulière vers Skala Potamia. Route très agréable, avec de jolis points de vue sur la mer, et des petits îlots très poissonneux. Très peu de circulation à cette heure, la balade est vraiment très agréable, tous les voyants sont toujours au vert intense…  Le point de ravitaillement 5 (km29.6-3h26) est vraiment idéalement situé, avec une vue imprenable sur la plage de Chryssiammos, sur le village de Potamia et sur les montagnes. Les bénévoles, très sympas, comme partout sur le parcours ! Après ce CP, nous abordons la grosse difficulté de la course, la montée sur Panagia. Jusqu’à l’entrée de Potamia, le pourcentage de la côte est encore assez faible, la route n’est en revanche pas très sympa, pas mal de travaux en cours (c’est la préparation de la saison touristique), et il y a pas mal de passage. Entre Potamia et Panagia, par contre, les paysages sont fantastiques, et j’ai tout le loisir de les contempler, puisque le dénivelé important m’oblige à marcher. C’est d’ailleurs un peu avant Panagia que je rejoins puis dépasse le coureur que j’avais en point de mire depuis Potamia. On échange quelques mots, tout semble aller pour l’un et l’autre. On arrive presque ensemble au CP6 (km35.7-4h15), sur la place de Panagia, où j’apprends que nous fermons la course, il n’y a plus personne derrière nous. Je profite de la superbe fontaine de la place pour remplir ma gourde de boisson isotonique, et repars sans tarder. Je sais que la portion suivante est facile, toute en descente vers l’autre extrémité de Chryssiammos. Juste en arrivant dans la plaine, je rattrappe Georgia, avec qui nous atteignons le CP suivant (km40.9-4h49). C’est ensuite la partie chemin qui nous attend, avec une forte pente dès le départ. Je prends un peu d’avance sur mes deux compères, et atteins le km42,2 en pile 5h ! C’est précisément le temps que j’avais prévu, et pour me récompenser d’avoir atteint mon 2ème objectif de la journée, comme à la fin du premier semi, j’appelle Christina. Je sais qu’elle (et toute mon équipe de soutien) stresse pas mal de son côté, à ne pas savoir ce qu’il se passe pour moi, il est donc temps de la rassurer… Je ne sais pas encore que les prochains rapports seront moins sereins 😉

La piste que nous empruntons, sur 11km, est en bon état, sans difficulté majeure. Les vues sur les criques désertes sont époustouflantes, c’est un des passages les plus agréables de toute la course…

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C’est pourtant sur cette portion que les premiers doutes s’installent : un peu avant la plage de marbre (km46.9-5h37), je commence à sentir une grosse faiblesse au genou droit, certains appuis me semblent très instables, comme si le genou allait pivoter… M***e, il me reste plus de la moitié de la course à faire ! Je m’attendais à des difficultés physiques, mais pas si tôt ! Et là, je dois dire que ça me perturbe pas mal, je dois redoubler d’attention à chaque appui. Heureusement, le chemin longe des endroits que j’adore, et où les souvenirs sont innombrables et très réconfortants. Je rattrappe deux autres coureurs, nous marchons quelques mètres ensemble, ils ont également tous les deux des soucis aux jambes, et seront finalement contraints à l’abandon par la suite. Ce seront finalement les derniers coureurs que je verrai aujourd’hui, le reste de ma course se fera totalement en solitaire. Le chemin se termine au CP9, au-dessus de Makryammos (km51.9-6h15), et le retour sur l’asphalte me réserve une énorme surprise : un énorme panneau d’encouragement, réalisé par mes amis Manuela et Tony, juste à l’arrivée à Liménas…

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Inestimable soutien, surtout en ce moment où le doute progresse. La gêne se transforme petit à petit en douleur, faible pour l’instant, mais à chaque appui du pied droit, quand je cours… Dès que je marche, la douleur disparaît. Yannis, l’organisateur, que je rencontre au CP suivant (km57.1-6h55), me réconforte en m’annonçant qu’un kiné était présent au point de ravitaillement suivant, celui où m’attend mon sac. Le moral est assez bas, sur cette route assez fréquentée entre Liménas et Rachoni, et même ma tenue me pose problème : alors qu’il fait un temps très agréable, je n’arrive pas à choisir entre le t-shirt manches courtes, et la veste coupe-vent, et cela depuis le milieu de la matinée. J’enlève et remets ma veste sans arrêt, le vent, pourtant léger, me donnant quelques frissons… Bref, la fin du 3ème semi arrive à point (7h45, le rythme flanche), je vais me rebooster en utilisant mon premier joker, et appeler ma fille Anouk. C’est donc elle qui reçoit la nouvelle de mes ennuis au genou, mais j’essaye de ne pas trop l’inquiéter, et surtout, l’entendre me fait un bien fou !

Je vais rester près de 12′ au CP central de Skala Rachoni (km64.8-8h09) : massage, alimentation (soutzoukakia avec du riz, merci à la cuisinière), récupération du sac, changement de t-shirt, sans oublier la préparation de ma boisson… Beaucoup de temps ‘perdu’, mais j’en avais bien besoin, et l’ambiance ici est très agréable, avec plein de bénévoles aux petits soins. Je repars tout de même, il me reste presqu’un marathon à faire… Dès les premières foulées, la douleur revient, lancinante, il va falloir faire avec. La route n’est pas très agréable, à cet endroit, c’est rare à Thasos : grandes lignes droites, pas très motivant, surtout que les portions marchées sont de plus en plus fréquentes. J’atteins Prinos et son CP avec soulagement (km70.3-8h53), la route va revenir vers le bord de mer, ce sera plus agréable. C’est aussi pour moi un moment important, puisque c’est à peu près à cette distance que j’avais abandonné il y a deux ans à l’Euchidios…. Je bascule donc dans l’inconnu, et je ressens le besoin d’entendre une voix aimée, c’est mon 2ème joker… Mélina, qui aurait bien aimé être avec nous à Thasos.

A partir de là, c’est une autre course qui commence : je sais que tout va être difficile, mais les barrières horaires sont assez loin derrière moi, et je dois arriver à rejoindre l’arrivée. Contrairement à d’habitude, où mon moral est souvent défaillant, je réponds à chaque nouvelle douleur, à chaque parcelle de pessimisme, par une pensée positive, un souvenir de mon enfance, un visage de ceux qui m’attendent ou me soutiennent, ou tout simplement un joli paysage… Je vais mettre encore 5h à trottiner, marcher, ou même boiter jusqu’à Astris, pas une seule fois je n’ai pensé à abandonner, et si je me suis souvent dit que je n’étais pas fait pour l’ultra-distance, que plus jamais je ne retenterai un tel défi, toujours je me répondais que, à Thasos, il n’était pas question que je ne réussisse pas, que ce serait l’unique et seule expérience, mais qu’elle serait achevée !

Les kilomètres se suivent, de plus en plus lentement, et j’attends avec impatience les points de ravitaillement pour puiser un peu de courage auprès des bénévoles. Ils ont bien du mérite, je sais que le coureur précédent est à plus d’une demi-heure devant, mes deux compagnons du matin à plus d’une demi-heure derrière ! CP13 (km73.6-9h20), CP14 (km80.3-10h13), le rythme est donné par mes douleurs : beaucoup de marche, un peu de course, du côté droit de la route maintenant, la douleur y semble légèrement atténuée. Je boucle mon 4ème semi en entrant dans Skala Mariès (10h51).

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Grosse affluence au CP de Mariès (km84.6-10h53), c’est l’heure de l’apéro, et le petit port est bien rempli. Beaucoup de jeunes bénévoles aussi, l’un d’eux me conseille du Tsoureki, fait maison par sa mère. J’ai dû faire une gaffe en lui répondant, tout le monde éclate de rire, il y a une bonne ambiance ici aussi ! Puis je repars en mangeant ma brioche, fameuse d’ailleurs. J’appelle Christina pour la rassurer, avec l’avance que j’ai sur la barrière horaire (1h07), il ne devrait plus y avoir de souci, il suffit de serrer les dents. Le jour s’achève, ce qui me donne des vues superbes sur l’Egée, avec au loin le Mont Athos. Les portions courues sont de plus en plus rares, la dernière assez longue et inespérée juste avant Liménaria. Ensuite la douleur est telle qu’il m’est impossible de courir, j’essaie simplement de conserver une marche rapide. Toujours beaucoup de chaleur humaine aux points de ravitaillement : CP16 (km89.1-11h35), CP17 (km93.6-12h18), CP18 (km98-13h05). Reste alors encore un peu plus de 5km, alors que la nuit tombe désormais. L’impression de solitude est encore plus forte, et je savoure enfin pleinement la satisfaction d’avoir combattu mes faiblesses, repoussé mes limites et accompli ce défi. Pour les derniers mètres, je suis escorté par Yannis, très présent sur toute la course, merci à lui. A l’arrivée, un énorme soulagement, et une émotion intense en retrouvant les miens, qui patientent depuis… très longtemps.  Merci aux organisateurs, Yannis et Nikos, Paris et Clémentine, et à tous les bénévoles !

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Le résultat brut est assez modeste : 14h00 pour une balade de 103.3km autour de cette décidémment extraordinaire île de Thasos. Mon bilan personnel dépasse cependant largement ce simple temps, et cette course restera un moment à part dans ma ‘carrière’ sportive. J’ai d’ailleurs été ému comme jamais en recevant ma jolie médaille, le lendemain de la course. Maintenant, difficile de dire ce qui va suivre, si je vais persévérer dans les ultra-distances, ou si je vais rester sur des schémas plus classiques de courses. J’ai réessayé de courir dimanche, mais la douleur au genou est réapparue à peine après 6′ de course… Je vais donc devoir faire un break complet, ce qui va me donner l’occasion de réfléchir à la suite…

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11 réflexions sur “Le tour de Thasos

  1. Tout simplement génial ! 😍 Je suis moi même très ému par toutes ces émotions qui transpirent au travers de ce récit ! Quelle fierté, quel courage pour s’arracher comme ça et finir coûte que coûte ! 💪 bravo patron, la prépa, la course, la médaille … Génial ! 😎 je te souhaite à présent de bien récupérer …. et vite, histoire de rechausser tranquille dans les prochaines semaines 😉
    Encore une fois bravo, génial, super … et merci d’avoir partager tous ces moments avec nous 😜

    • Merci !!! Enormément d’émotion en effet, c’était incomparable avec mes autres expériences de course à pied… Je te souhaite de venir toi aussi sur ces distances, petit à petit, c’est un de tes objectifs, n’est-ce pas ?

  2. Ah j’oubliais…. La photo avec la tête de vainqueur ! 🤓 Forcément elle doit trôner fièrement sur la cheminée ou la plage arrière de la voiture 😎 Elle est tout simplement magnifique ! 😍

    • 🙂 ‘la tête de vainqueur’ 🙂
      J’avais plutôt quelques larmes qui voulaient percer… heureusement que le soleil était en face !!!

  3. Un beau compte-rendu, c’est comme si on courait avec toi. Tu hésites peut-être, pas moi…les trails supérieurs à 30km ne sont pas pour moi. Prends bien le temps de te soigner et t’apprécier à sa juste valeur ce que tu as réussi.

    • Salut Denis !
      Et merci pour ton conseil plein de sagesse. Repos forcé, je ne sais pas encore ce que j’ai (fascia lata ?), mais je vais essayer de faire un peu de vélo, pour le plaisir. Et toi, tes projets ? Retour sur marathon ?

      • Je vais reprendre doucement si le genou tient bon (ah, ces genous de futurs quinquagénaires ;)), sinon peut-être un marathon en automne ou au printemps, à voir. D’ici là quelques courses entre 10 et 20km max.

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