Mes débuts – ratés – dans l’ultra…

κείμενο στα Ελληνικά

Vers 9h20 du matin, ce 9 mai dernier, en contre-bas du monastère d’Hosios Loukas, je décidais la mort dans l’âme de rendre mon dossard, après 70 km de course. Malgré le paysage fantastique, ce point de ravitaillement au nom prédestiné (Lakka, le « trou » en grec) sera donc synonyme de mon premier abandon. J’y suis en effet, au fond du trou, depuis déjà une quinzaine de kilomètres… Mais revenons quelque peu en arrière…

  20150509_090905[1]

Depuis septembre 2014, j’avais décidé de passer sur les distances supérieures au marathon, et choisi cette course, l’Euchidios, qui relie Platées et Delphes. Course historique, sur les traces d’un héros de la Grèce antique, Euchidas. Pour situer les choses, revenons encore plus loin,… en 479 avant JC ! Les fameuses guerres médiques entre la Grèce et les barbares perses. A Platées, a lieu un ultime combat sanguinaire, entre les troupes grecques de Pausanias, et l’armée perse commandée par Mardonios. Malgré le déficit en nombre du côté grec, la victoire est totale. Pour fêter cette victoire, on prépare un sacrifice en l’honneur de Zeus, le libérateur. Ce sacrifice ne peut être allumé que par le feu sacré de Delphes, tous les sanctuaires proches ayant été contaminés par les troupes barbares. Le messager platéen Euchidas est donc envoyé vers Delphes, pour y récupérer le feu sacré au sanctuaire d’Apollon, et le ramener à Platées. Il effectue cet aller-retour, d’une distance de mille stades (1 stade = 200m), dans la journée, et s’effondre, mort, après avoir rempli sa mission.

Près de 2500 ans ont passé, la mémoire de ce héros est toujours saluée, et une course est organisée entre ces deux sites importants de l’histoire de la Grèce antique. La course principale, de 215 km, reprend l’itinéraire sous forme d’aller-retour, Delphes-Platées-Delphes. En parallèle est prévu l’aller simple, Platées-Delphes (107.5km tout de même), parcours exigeant qui traverse l’une des régions de la Grèce centrale, la Béotie, pour rejoindre la Phocide.

Je suis donc inscrit pour l’aller simple depuis novembre (juste après mon troisième marathon d’Athènes, condition minimale pour accéder à cette course). Énorme enthousiasme en cette fin d’année 2014… Malheureusement, une tendinite vient bouleverser mon programme d’entraînement, et me tient éloigné de mes parcours d’entraînement jusqu’au début du mois de mars. Dès lors, je sais que ma participation est incertaine, et je me fixe le 12 avril comme dernière limite pour la valider ou non. Le 12 avril, je cours le marathon de Paris avec de bonnes sensations, je prends donc la décision de m’aligner sur l’Euchidios.

Et me voilà donc ce 8 mai, aux alentours de 21h, sur la zone de départ de cet ultra. Il fait déjà nuit, et dès les premiers instants, je mesure la difficulté que je vais éprouver : autour de moi, tout le monde semble se connaître, chacun parle de son expérience passée sur telle ou telle course. Équipement, alimentation, stratégie de course, accompagnateurs aux petits soins, tous donnent l’air d’être nettement mieux organisés que moi… Je vois aussi, de temps à autre, surgir un des concurrents du double Euchidios : ils sont partis le matin de Delphes, certains ont déjà accompli leur aller, nous croiserons les derniers juste après notre départ. Je me sens tout petit avec mes quatre marathons comme seule expérience.

Mais bon, j’y suis, et l’instant tant attendu du départ arrive… Il est tout juste minuit, et je me place prudemment tout au fond, en dernière ligne. L’idée est simple, partir sur un rythme de 6’30-6’40, sans puiser trop dans mes ressources. A ce train, je suis en effet dans les derniers, et dès le premier ravitaillement, je suis bien isolé. Pas de souci, je préfère courir seul. Et puis la nuit offre tout de même de sacrés moments, magiques : la solitude, les détails tout proches que l’on ne fait que deviner, de loin en loin une habitation et quelques lumières, un chien qui aboie, les étoiles, la file des lampes frontales des autres coureurs… Pour l’instant, le parcours est facile, nous longeons pendant quelques kilomètres un canal d’irrigation, le Mornos, puis nous retrouvons la route asphaltée qui va traverser cette plaine de Béotie. Les ravitaillements se suivent, avec les volontaires toujours attentionnés, malgré l’heure bien avancée…

euchidios15profil

Côté temps de passage, tout se déroule d’abord comme prévu : 30km en 3h15. J’atteins le village de Thisvi à 3h45, je sais que c’est à cet endroit que la pente va commencer à s’élever. La route monte en effet continuellement, avec des pourcentages assez élevés parfois. Passage au marathon en 5h06, pile-poil dans les temps escomptés. Je commence tout de même à ressentir la fatigue, et surtout côté alimentation, ça devient difficile : plus rien ne passe, la boisson isotonique proposée aux ravitaillements m’écœure de plus en plus. Le jour se lève, et c’est à ce moment que la souffrance se fait plus présente, malgré les paysages majestueux qui s’offrent à nous : à Agia Anna, je commence à perdre pied, à perdre du temps par rapport à mes prévisions, et à perdre confiance. Je vois fondre la maigre avance que j’avais difficilement accumulée par rapport aux barrières horaires de la course : 10′ à Agia Anna, 10′ toujours à Arvanitsa, puis 15′ à Kyriaki, c’est à chaque fois limite… et très perturbant au niveau du moral. Les jambes sont douloureuses, je ressens des plaies aux endroits de frottement de mon short, et je n’arrive toujours pas à avaler quoi que ce soit, à part de l’eau. Au village de Kyriaki, je laisse mon sac, histoire de m’alléger un peu, l’équipement ne me sera plus utile. Je ne garde que ma ceinture et mon bidon à main. Malgré cela, pas d’amélioration, et je me retrouve bloqué dans la forte descente qui suit : impossible de courir, je suis contraint à marcher, et à voir les autres coureurs me dépasser, un à un. Cette portion, sur le papier, j’avais prévu d’y consolider mon allure, et d’y regagner quelques précieuses minutes. La pente descendante décuple mes douleurs, je me traîne, et perds toute logique : je calcule que je vais atteindre le ravitaillement suivant hors délai, et pense déjà à mon abandon… Je ne me vois pas faire 37 kilomètres dans cet état.

euchidios15parcours

Bref, me voici donc à Lakka, j’ai rendu mon dossard, et suis monté dans le bus… Les idées noires me submergent, difficile de gérer un premier abandon. Qu’est-ce qui a bien pu se passer, qu’est-ce qui m’a pris de tenter cette expérience, suis-je seulement fait pour la course, ne vaut-il pas mieux renoncer à tout cela ? Le reste du séjour à Delphes, c’est dans la déception que je vais le vivre. Heureusement, j’y ferai tout de même de belles rencontres, de celles qui arrivent – d’une certaine manière – à te faire oublier un échec. Merci à Gilles, Françoise, Angel, Tassos, Ilias, pour leurs paroles de réconfort…

Dix jours après, je n’ai toujours pas totalement digéré cet échec. Mes affaires traînent toujours dans un coin, abandonnées. J’avais bien prévu une coupure, je redoute maintenant de rechausser mes baskets, même si d’un côté l’envie me tente… Ce dont je suis sûr, c’est que je vais désormais me recentrer sur le plaisir brut de courir, sans objectif. Retrouver mes chemins abandonnés, courir en solitaire, et surtout, retrouver les sensations qui m’ont fait défaut en ce début d’année… Pour le reste, on verra plus tard…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s